vendredi 17 juillet 2009




« Les considérations qui suivent n’ont pas d’autre visée que de contribuer au déploiement de la pensée de la libération de la liberté », écrivons-nous au seuil de notre recherche. C’est à Emmanuel Martineau que nous devons cette pensée, et si quelque chose dans ces pages peut prétendre appartenir à l’horizon admirable, à l’extrême excentricité de l’existence et son cœur pur, le monde, que cette pensée ne cesse de rendre possible, alors qu’il veuille bien le recevoir comme ce qui depuis toujours lui appartient en pleine propriété.


Introduction

L’Horizon de la libération de la liberté

La merveille des merveilles n’est plus que l’étant soit, c’est que le monde soit comme nous, la nature comme la liberté, et inversement. Nous sommes sur un plan où il y a essentiellement l’homme, disait Sartre ; sur quoi Heidegger : nous sommes sur un plan où il y a principalement l’être — l’être est le plan ; mais je demande : avant toute nomination du plan, même et surtout du nom traditionnel de l’être, ce nom serait-il complètement transmué, ne s’impose-t-il pas de s’enquérir de la planéité du plan lui-même ? (…) Nous sommes, dans la modernité, sur un plan où il y a principalement le plan ; le plan est le tableau.

E. Martineau[i]


§ 1. La liberté se libère comme monde

Que l’homme dans le monde marche sur terre comme sur des images et sur ces images comme sur le plan, c’est cela qui est pour nous, comme disait Rimbaud, « la plénitude du grand songe ». Cet horizon admirable, par lequel le monde se dresse comme en une enluminure, comme en une image frappée du présent le plus considérable, nous l’entendons déjà se décider dans la pensée qui libère le monde comme plan de l’appartenance de l’être et de l’essence de l’homme. Le monde est l’image de l’unité de l’être et de l’homme. En cette image, l’homme séjourne tandis que l’être se dispense. Mais le plan est l’image de cette unité pour autant qu’elle a été résolument libérée comme telle, c'est-à-dire comme objet propre de la pensée. Sur le plan, l’homme existe librement et séjourne poétiquement comme dans la contrée de la dispensation même de l’être, déporté dans le suspens qui accueille l’essence de toutes choses, non plus comme arrière-monde mais comme délimitation de la contrée du monde de tous les mondes, ce monde-ci porté à ce monde-là qu’il est d’avance dans la libre possibilité et au niveau duquel toutes choses affleurent librement. L’image suprême se dresse comme le plan du libre.

Nous avons donc à méditer le règne de la liberté, s’il est vrai que les considérations qui suivent n’ont pas d’autre visée que de contribuer au déploiement de la pensée de la libération de la liberté. « La liberté n’est et ne peut être que dans l’acte de libération. Le seul rapport adéquat à la liberté en l’homme est que la liberté se libère elle-même[ii] », écrivait Heidegger en 1929. Mais si l’homme appartient à la liberté et non l’inverse, alors nous devons penser à fond l’insurrection de son concept, c'est-à-dire sa dispensation et sa phénoménalisation, nous devons penser la libération de la liberté en un nouveau sol pour l’habitation poétique de notre temps. Nous avançons donc pour notre part le projet du déploiement légendaire de la liberté en une image suprême, car telle est selon nous la dispensation porpre à la pensée de la libération de la liberté. Nous entendons par là la possibilité suprême, celle qui requiert de nous la décision la plus hardie, par où cette liberté s’intime à elle-même, se libère à elle-même, mais de telle manière qu’en son se-libérer elle ne cesse de déployer un monde. La liberté se libère comme monde. Le plan du monde comme image de l’unité de l’être et de l’homme, sur lequel l’homme ek-siste librement, mais qui est aussi le lieu de l’“existence” même de l’être, par où il se transmue, lorsque dans son ultime assomption la différence de l’être et de l’étant devient elle-même le lieu[iii], ce plan est la structuration même de la liberté et la floraison de son déploiement. Le plan est aujourd'hui le lieu suprême de la dispensation de l’être et l’objet suprême de la pensée de l’homme. Il abrite l’essence de toute suprématie en ceci qu’il est un lieu pour la coappartenance la plus avancée de l’excédentarité de l’être et de l’extaticité de l’homme. L’être se destine à l’essence de l’homme lorsqu’il se libère comme monde, l’homme a pour destination, dans l’assomption de l’ex-centricité de son ek-sistence, le projet de l’être pour autant qu’il rejaillit et se libère comme monde, mais lorsque le monde s’avance en lui-même, lorsque « soudain, le monde comme monde monde[iv] », à même l’image de l’unité d’une dispensation et d’une pensée destinales, alors on peut dire que c’est la liberté elle-même qui s’est structurée et libérée comme lieu du monde de tous les mondes, comme plan.

« La liberté ne tient toute sa “substance” que de sa propre libération. L’essence de la liberté est son se-libérer, et rien en dehors de cela[v] ». Mais si la liberté ne tient toute sa “substance” que de sa propre libération, c’est parce qu’elle y gagne un rythme que nous comprenons comme structuration et jaillissement du plan, la liberté ne tenant toute sa substance que du plan comme économie de son se-libérer[vi]. La liberté ne tient sa propre substance que de sa propre libération comme plan et ce dernier est l’articulation de son essentielle excédentarité, laquelle est un autre nom pour son ipséité. La substance de la liberté est cette modalité de son se-libérer par laquelle elle gagne son ipséité, à savoir dans la profusion libre d’une économie qui se structure comme plan. Ainsi la manière d’être propre à la liberté se déployant est le plan lui-même. Celui-ci est d’ors et déjà l’image suprême à laquelle doit appartenir notre pensée et qu’elle dresse comme enluminure du présent lui-même. Car le présent est d’ores et déjà le devenir monde de la liberté.

La liberté est le rythme originaire et dans le change de son se-libérer se dresse l’image de la totalité légendaire du présent[vii]. Lorsque l’on a su appréhender ce rythme originaire en son propre suspens (pure parole, moment divin, image admirable) alors c’est celui-ci même qui est apparu, c’est le rythme légendaire lui-même qui s’est donné à nous, c’est la totalité du présent qui nous a ravis, c’est le plan comme véritable en-face du monde qui a surgi. Tout homme libre, tout méditatif-sensible, comme disait Nietzsche[viii], doit avoir connu cela d’une manière ou d’une autre : que le présent déporte, l’horizon ou l’éther de la pensée. Le présent déporte, est arrachement extatique, et c’est là ce dont on manque furieusement de s’aviser. Or le plan est le lieu où l’on se trouve déporté lorsque le présent se manifeste en plénitude, lorsque soudain, le monde comme monde monde. L’exaiphnès invoqué (le “soudain”) devrait donc nous faire songer plus avant à l’élément, à la sphère propre au présent en son essence authentique.

Séjourner librement sur le plan, c’est être au monde de telle manière qu’on soit ainsi présent à sa propre liberté, et à sa propre liberté déployée comme en une image, c’est être constamment déporté, de par la libération de la liberté, au niveau de la manifestation du présent en son essence légendaire[ix].

Cela seulement pouvait conduire E.Martineau à songer à ceci que « le monde, dans le là, est déjà le dieu[x] ». affleurant sur le seul plan de sa force mondanisante, ou plutôt sur le plan où il s’épanouit comme monde et libère toutes choses, comme image suprême, c'est-à-dire comme enluminure du présent lui-même, le monde peut être dit le dieu. Cette image est le milieu de l’appartenance infinie de la terre et du ciel, des mortels et des célestes, le transparent au travers duquel et à partir duquel ils se réfléchissent infiniment et divinement en un jeu de miroir qui n’est pas autre chose que la structuration incessante de la liberté se libérant. Nous laisser déporter au niveau de cette sphère, y projeter constamment notre existence comme liberté et y trouver la sérénité, c'est-à-dire le séjour poétique comme assomption de l’essence légendaire du présent, ce que, pour finir, nous saisissons comme bonheur[xi], que cela aussi soit pour nous : “le dieu !”


§ 2. Hölderlin et Heidegger

« Place-toi par libre choix en opposition harmonique avec une sphère extérieure, de même que tu es dans toi-même en opposition harmonique, par nature, mais de façon non-reconnaissable tant que tu demeures dans toi-même[xii] ». C’est au front de la sphère extérieure que jaillissent les possibilités dont nous avons parlé, c’est en elle que se concentre au mieux la possibilité de la décision philosophique à laquelle nous songeons, que le regard prend l’ampleur nécessaire, en sorte que dans son amplification se dresse l’image suprême, le plan du monde de tous les mondes.

Se décider aujourd'hui pour une nouvelle exposition de cette sphère revient selon nous à se porter au foyer médian où se concentre la libération de la liberté, et à partir duquel toutes choses sont transmuées et déportées sur le un plan de liberté, où a lieu la cristallisation ou le jaillissement en plan du « jeu de miroir » des quatre contrées de la terre et du ciel, des mortels et des célestes.

Mais la sphère hölderlinienne, nous la comprenons, nous nous l’approprions comme extrême excentricité de l’ek-sistence. Nous voudrions, par cet appropriement, nous procurer une “vue” historiale sur l’objet philosophique que nous avons d’ores et déjà projeté.

Un mode insigne de l’interprétation est la confrontation qui fait jaillir, dans le contraste des objets suprêmes de la pensée, une contrée nouvelle. Mais celle-ci est précisément pour nous le plan de l’objectalité pure, c'est-à-dire le devenir image de la pensée elle-même, ce par quoi cet astre que doit être la pensée, ce monde de tous les mondes, se fait l’objet suprême de notre considération. Confronter Hölderlin et Heidegger n’est donc pas ici notre affaire. Mais la mise en regard de la « sphère extérieure » et du « là » de l’ek-sistence, en un contraste qui est à même de libérer l’image suprême, voilà notre ambition.

La sphère extérieure est l’extaticité du Dasein structurée librement, et ainsi l’écho historial ou la provenance de la « libération du Dasein en l’homme », selon la prodigieuse formule de Heidegger à Davos. « Plus originelle que l’homme est la finitude du Dasein en lui », disait également le Kantbuch, mais le déploiement de cette finitude advient dans la projection de la sphère, c'est-à-dire plus originellement dans la libération de la liberté comme plan.

La position de la sphère extérieure est l’exposition de cette libération du Dasein en l’homme, le plan même de l’extériorité, la “configuration” ou plutôt le tableau (Bild) de l’ek-sistence de l’existence humaine.



[i] La Provenance des espèces, Presses universitaires de France, 1982, p. 279.

[ii] Heidegger, Dialogue sur le kantisme et la philosophie (avec E. Cassirer), Beauchesne, 1972, p. 39.

[iii] Voir plus loin les §§ 3 et 4 sur Le rejaillissement de l’être et La libération du Dasein en l’homme.

[iv][iv] Heidegger, Vorträge und Aufsätze, Neske, Stuttgart, 1994, p. 174 : « jäh … die Welt als Welt weltet ». Nous reprenons la traduction du terme allemand “jäh” donnée par F. Dastur, Dire le temps, Encre marine, 1994, p. 72.

[v] E. Martineau, « Le cœur de l’alètheia », dans Revue de philosophie ancienne, IV, n°1, 1986.

[vi] C’est ainsi que l’effacement du mot substance dans la phrase de Martineau (les guillemets) vaut selon nous pour l’avancée du plan lui-même.

[vii] Martineau parle, dans un autre contexte, de l’“essence légendaire du présent”. Voir « L’ontologie de la spécificité », Revue philosophique, n°3 / 1994, p. 341.

[viii] Qu’il nous soit permis de citer longuement, et sans le commentaire qui s’impose, ce passage du Gai Savoir, §301, dans la traduction de P. Klossowski, Paris, Gallimard, 1982 : « Nous autres méditatifs-sensibles (Denkendempfinder) sommes en réalité ceux qui produisons sans cesse quelque chose qui n’existe pas encore : la totalité du monde, éternellement en croissance, des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des degrés, des affirmations et des négations. Cette création poétique de notre invention, elle est sans cesse étudiée, répétée pour être représentée par nos propres acteurs que sont les soi-disant hommes pratiques (…) C’est nous qui avons créé le monde qui concerne l’homme ! Nous méconnaissons notre meilleure force, nous nous sous-estimons quelque peu, nous autres contemplatifs — nous ne sommes ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l’être ». Le monde qui concerne l’homme, nous devons le comprendre comme celui qui se mondanise sur le plan. Mais un tel commencement ne peut venir au jour philosophiquement que dans une pensée de la libération de la liberté comme plan du monde mondanisant.

[ix] Voir plus loin notre §4.

[x] La Provenance des espèces, op. cit., p. 59.

[xi] Voir plus loin notre Conclusion.

[xii] Hölderlin, « Über die Verfahrungsweide des poetischen Geistes ». Dans Hölderlin, Werke und Briefe, éd. F. Beissner et J. Schmidt, Frankfurt am Main, Insel, 1969. Nous citerons toujours la traduction Martineau de cet essai dont le titre, posthume, a été modifié par le traducteur et choisi d’après une autre expression rencontrée dans le texte lui-même : Le Cours et la destination de l’homme en général (Der Gang und die Bestimmung des Menschen überhaupt), dans Po§sie n°4, 1978.